Une affaire personnelle de Kenzaburô Ôé

Publié le par Mimi

En réalité, je suis en cage depuis mon mariage mais jusqu'à présent il me semblait que la porte de la cage était toujours ouverte ; cet enfant en train de naître pourrait bien fermer la porte pour de bon...

À vingt-sept ans, Bird devient père. Enfin, génétiquement parlant car en vérité, il ne se sent pas père. D'autant moins que son bébé est né anormal. Et les médecins font peu de cas de son handicap et de sa vie. Bird, lui-même attend la mort de son bébé. Il ne veut pas le voir, pas l'entendre et pas le nommer. Il attend...

 

La lecture de ce court roman est une épreuve. Une épreuve pour le père bien sûr, en butte à ses interrogations. Pour la mère que l'on tient éloignée de la réalité. Et pour le lecteur qui aborde un véritable cas de conscience.

C'est une affaire strictement personnelle en-effet, dit Bird... Ce qui m'arrive me donne l'impression que je m'enfonce, seul, dans un tunnel sans fond, en m'éloignant de plus en plus du monde des autres. Comment faire partager à quiconque ce que j'éprouve ?

Le lecteur est au cœur des réflexions du père, atteint dans son intégrité physique (comment a-t'il pu engendrer un tel monstre), dans ses rêves (il voulait partir visiter l'Afrique), dans ses projets de vie. On vit le cauchemar avec lui et rien n'est épargné au lecteur de sa longue descente aux enfers. Car Bird fuit. Il fuit ses responsabilités, ce choix impossible à faire : laisser mourir le bébé ou l'accepter tel qu'il est. C'est d'abord dans l'alcool qu'il trouvera un semblant d'accalmie, puis dans les bras d'une maîtresse. Mais ni l'un, ni l'autre ne lui offriront de réponse et c'est seul qu'il la trouvera.

Un nom ! Cette idée troublait profondément Bird. Donner un nom au petit monstre, ce serait le rendre plus humain, faire de sa mort une chose moins anonyme.

C'est une lecture difficile, douloureuse et cruelle à la fois. C'est une lecture dont on ne tire aucun plaisir. Non pas que l'écriture soit gênante ou mal composée, c'est le thème abordé qui est pesant, lourd, révoltant. Les mots crus claquent, choquent. L'égoïsme de Bird met mal à l'aise. Mais bien sûr, cette façon d'être, on le comprend à la lecture, n'est que la marque d'un profond désarroi face à la réalité.

Et en faisant des recherches sur cet auteur, j'ai appris que l'histoire de Bird et celle de Kenzaburo Ôé se confondaient... Le nom de Bird fait référence à son petit garçon : un des rares moments où il réagissait était quand il entendait un oiseau.
C'est un roman difficile à lire, mais c'est un roman qui soulève une vraie question, celle de la vie, de l'existence et du sens qu'on donne à celle-ci.

Si je regarde les choses en face plutôt que de leur tourner le dos comme je n’ai pas cessé de le faire depuis que tout ça a commencé, dit Bird, il n’y a que deux solutions possibles : ou bien j’étrangle cet enfant de mes propres mains, ou bien je l’accepte tel qu’il est et je l’élève. En fait, j’ai compris cela depuis le début, mais je n’ai pas eu le courage de l’admettre.

Une affaire personnelle de Kenzaburô Oé (prix Nobel de Littérature 1994), Folio, traduit de l'anglais par Claude Elsen.

Publié dans Livres

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Commenter cet article

zazy 03/02/2017 23:36

Il faut beaucoup de courage pour admettre cela. Beaucoup de couples se séparent et la mère se retrouve seule pour élever le petit enfant anormal

Mimi 04/02/2017 14:36

Tant d'incertitudes face à l'avenir...

missfujii. 03/02/2017 19:02

Il va sans dire que le bouleversement causé par ce type de naissance dépasse largement en intensité ce qui est vécu avec un enfant sans incapacité. On attendait un enfant normal, en santé, et notre enfant présente une déficience. Personne n’est prêt à faire face à cette situation ; personne n’est fait pour être le parent d’un enfant avec une déficience. C’est le choc. L’enfant rêvé fait place à l’enfant inattendu....

Mimi 04/02/2017 14:35

Je vois que ce sujet t'a remuée, Miss. Et qui ne le serait pas ? Ta dernière phrase résume tout ce qu'il y a à dire...

Nell 03/02/2017 14:48

Quel aurait été notre réaction, ai-je envie de dire, Mimi? Un livre cruel, mais qui doit faire réfléchir plus d'un. je te souhaite une très belle journée. Bises

Mimi 04/02/2017 14:33

Bon repos à toi Nell et reviens-nous en pleine forme. Bisous.

Cécile 03/02/2017 12:21

Un sujet difficile, je suis comme toi, je ne sais pas comment j'aurais réagi si j'avais été confrontée à une telle situation, chacun réagit différemment selon sa sensibilité, et puis...je crois qu'il y a une part de "réaction non contrôlée", non réfléchie, quand on se retrouve face à ce qui paraît au départ insurmontable...merci d'avoir parlé de ce livre que je ne connaissais pas. Je vais attendre un peu pour le lire. Je te souhaite un bon week-end.

Mimi 03/02/2017 12:36

La réponse face à cet événement est loin d'être universelle. Comme tu le dis, chacun réagit selon sa propre sensibilité et toutes sortes de réaction sont possibles. Bon week-end à toi aussi.

écureuil bleu 03/02/2017 11:09

Je ne le lirai pas, ou pas tout de suite. ll semble très dur... Bonne journée

Mimi 03/02/2017 12:34

Il est très dur et les mots employés sont violents car la situation l'est aussi.