Derniers témoins de Svetlana Alexievitch

Publié le par Mimi

Ils ont entre trois et treize ans, ils ne se connaissent pas. Pourtant, ils ont en commun d'avoir, presque au même moment, perdu une partie de leur vie. Ils auront toujours en eux une place manquante : celle de l'enfance. L'enfance leur a été arrachée par la guerre. L'abominable, l'affreuse seconde guerre mondiale leur a volé parents, maisons, mais surtout cette part sur laquelle se construit l'avenir. Comme une parenthèse dans leur vie, une parenthèse pendant laquelle ils auront perdu leur innocence.

 

Aujourd'hui, ils témoignent. Et du fond de leurs souvenirs remontent sanglots, désespoirs, images confuses ou terriblement nettes des horreurs vécues ou subies. Quelques-uns se livrent pour la première fois, jamais ils n'avaient voulu aborder ce passé si douloureux avec quiconque. Certains racontent par devoir de mémoire. Et d'autres pour expliquer ce qu'ils sont devenus aujourd'hui à cause des cicatrices qu'ils portent.

 

Pendant les années du conflit, ils ont côtoyé la mort, la faim, la violence, la peur. Ils se sont comportés comme des adultes. Ils ont aidé aux champs, dans les usines. Ils se sont enrôlés, malgré leur jeune âge, dans la Résistance, ont combattu avec leurs moyens l'ennemi allemand. Ils ont fui, habité les fossés, mangé de l'herbe pour survivre. Ils se sont perdus puis retrouvés, ont été recueillis dans des orphelinats ou des gens des villages.

Voici des témoignages précieux. Les derniers, ceux du bout de la chaîne...
 

À l'époque, je n'étais pas si petit, je me rappelle bien de ce que je ressentais. La peur qui s'insinue dans tout le corps... dans tous les mots... toutes les pensées. Maman nous donne, à mon frère et à moi, les deux dernières pommes de terre. Elle, elle nous regarde manger. Tous deux, on sait que ce sont les dernières. Je veux lui en laisser... un petit bout. Mais je ne peux pas. Mon frère non plus... Et on a honte. Affreusement honte.

Mon père est mort... C'est maman qui nous a sauvés... À Leningrad, tous les papas mouraient. Ils mouraient assez vite, et les mamans restaient. ... La maison d'enfants où je me suis retrouvée n'abritait que des gosses de Leningrad. On était insatiables. On l'est restés longtemps. ... Une fois, j'étais à la table du petit déjeuner. Et, brusquement, j'ai vu un chat... J'ai bondi : "Un chat ! Un chat !" Tous les autres l'ont vu et on s'est mis à le courser. Les monitrices locales nous regardaient comme des dingues. À Leningrad, il ne restait pas le moindre chat... Un chat bien vivant, on en rêvait ! C'était à manger pour un mois...

Aujourd'hui encore, je ne peux pas dire ce que j'éprouvais à l'époque. Du mépris ? Non. De la haine ? Non plus. Les deux sans doute. De la pitié aussi... La haine, après tout, ça s'apprend. On ne l'a pas naturellement. Et à l'école, c'est le bien qu'on nous enseignait, l'amour. En brûlant les étapes, je dirai que, la première fois qu'un Allemand m'a frappé, ce n'est pas de la douleur que j'ai ressentie, c'est autre chose... Comment ça, il m'avait cogné ? De quel droit ? J'étais en état de choc.

Ils m'ont trouvé dans la fosse, m'ont chargé sur une brouette. Il y avait des cahots, j'avais mal, je voulais crier mais je n'avais plus de voix. Je ne pouvais que pleurer... Longtemps, je n'ai pas pu dire un mot. Longtemps... Sept ans... Tout ce qu'il me reste de cette horreur ? Quelques dizaines de mots... Des sons... Ça me perturbe toujours... J'ai lu, je ne sais où, que le philosophe grec Cratippe avait été tellement déçu par les mots que, vers le milieu de sa vie, il ne s'était plus exprimé que par gestes. Sans prononcer une parole... Je le comprends...

J'ai peur des hommes... Ça me vient de la guerre... Sous la menace de mitrailleuses, ils nous ont emmenées... dans la forêt. Ils ont choisi l'endroit le plus bas, là où l'eau stagnait. Ils ont donné des pelles à mon père et à mon frère pour creuser un trou. Maman et moi, on nous a postées sous un arbre pour regarder. Maman et moi, on les a regardés se faire fusiller. On n'avait pas le droit de se retourner ou de fermer les yeux. Ils nous ont dit : "si vous pleurez, on tire. Souriez..."
Ils sont la, plantés... Tous jeunes, beaux... Ils sourient... Une terreur animale me serre le cœur. Ce n'est plus des morts que j'ai peur, mais des vivants. Depuis, j'ai peur des hommes jeunes. J'ai passé ma vie, seule... Je ne me suis pas mariée... Je ne sais pas ce que c'est que l'amour... J'ai toujours eu peur : des fois que j'accoucherais d'un garçon ?

L’écrivaine bélarusse a reçu en 2015, le prix Nobel de littérature. Depuis 40 ans, l’ancienne journaliste raconte le quotidien des anonymes à l’époque de l’URSS. Pour remplir la mission qu'elle s'est confiée, elle utilise un magnétophone et un stylo. Elle retranscrit le plus fidèlement les témoignages qu'elle a reçus.

Roman traduit du russe par Anne Coldefy-Faucard.

Je remercie Maryse du blog L'Espigaou de m'avoir guidée vers ce choix de lecture. A ma façon comme Maryse, je porte aussi le témoignage de tous ces enfants...

Ce qui me reste de la guerre ? Je ne sais pas ce que c'est que des "étrangers" parce que mon frère et moi, on a grandi au milieu d'étrangers. Des étrangers nous ont sauvés. Alors, en quoi ils me sont étrangers ? Ce sont des proches, comme tous les hommes. Je vis avec ce sentiment-là...

Publié dans Livres

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yannn 14/04/2017 17:39

Un sujet grave. Me souviens d'une amie qui avait vécu le séisme d'Agadir en 1960. La famille a été séparée , et parler de ce sujet était devenu tabou. De longues années après, les coeurs se sont ouverts et les langues se sont déliées.

Pour la guerre, mon père a vraiment eu à souffrir de la faim . Maintenant quand il va à la boulangerie, il achète toujours trop de pain. Bon, après, c'est recyclé, poules et lapins . En retour , quelques oeufs ........ Et en chocolat à Pâques , tiens, on y arrive.
Je te souhaite , à toi et famille, de bonnes fêtes de Pâques .
Amicalement . Yann

Mimi 14/04/2017 18:09

Tiens c'est vrai, mes parents aussi avaient tendance à faire des provisions au cas où...
Bises Yann et bon week-end !

lemenuisiart 13/04/2017 20:48

Cela doit être prennent

Mimi 13/04/2017 21:55

Je suis toujours attachée aux documents parlant de cette époque terrible. Le devoir de mémoire peut-être...

Cécile 13/04/2017 16:43

Un livre bouleversant, ô combien utile. Les témoignages du "bout de la chaîne", en effet, les derniers. Ensuite, c'est à nous de transmettre, comme tu le fais aujourd'hui, en nous invitant à lire ce livre. J'en note le titre de suite. Merci, bises et bonne fin de journée
Cécile

Mimi 13/04/2017 21:58

J'essaie, dans la mesure du possible et du soutenable, de lire des documents sur cette tragique époque pour savoir et essayer de comprendre.

Géhèm 13/04/2017 14:44

Je vais le lire absolument.
Je découvre en te visitant qu'OB vient de nous coller un CAPTCHA, je déteste ça ; dans la foulée j'irai voir dans mon administration s'il y a la possibilité de le désactiver sur mon blog.

Mimi 13/04/2017 21:56

Impossible d'enlever les "capcha ". Je réponds grâce à la rubrique : gérer les commentaires pour les éviter.

Géhèm 13/04/2017 21:12

Merci de cette attention, Nell.
Il semble que, pas plus chez vous que chez moi, la désactivation n'ait eu le moindre effet. A suivre...
J'en ai profité pour faire chez vous une très agréable promenade.
Belle soirée à vous.

Nell 13/04/2017 14:49

On peut, je viens de le faire. Maintenant je ne sais si cela fonctionne. Bel après-midi à vous.

Nell 13/04/2017 14:08

Je suis exactement le même raisonnement de Domi. C'est immonde, la bête est là et grandit de jour en jour. J'ai peur pour nos enfants, pour notre liberté... Je t'embrasse, ma chère Mimi. Merci pour ces moments de vérité. Passe d'excellentes fêtes de Pâques.

Mimi 13/04/2017 21:59

Il faut rester vigilant pour tout...