2084 - la fin du monde de Boualem Sansal

Publié le

La religion peut se bâtir sur le contraire de la vérité et devenir de ce fait la gardienne acharnée du mensonge originel.

2084 - la fin du monde de Boualem Sansal

Irritant et intéressant.

Abistan, état totalitaire, créé en 2084 après le ravage de notre planète. Guerres violentes, brutales, exactions commises par des hommes, fous de Dieu et par des armes de destruction massive. 2084, début d'une ère nouvelle basée sur le fanatisme religieux. 2084, seule date dont se souviennent les habitants : leur mémoire a été débarrassée des événements antérieurs.

Roman Irritant parce que les descriptions de cet état totalitaire sont tellement nombreuses et fouillées que l'on se perd dans cet amalgame de détails, que l'on oublie quelques pages plus loin, que l'on retrouve au gré des événements et qu'il faut se remémorer à cet instant-là... Irritant parce qu'il faut se familiariser avec toute une série de nouveaux mots, de nouvelles règles...

Roman intéressant, parce que les réflexions sur l'état de ce monde sont nombreuses et fouillées et que l'on pourrait les voir comme une évolution future de notre monde actuel. L'Abistan, un pays à la pensée et à la religion uniques, est une prison, douce pour ceux dont l'esprit est formaté depuis la naissance et la conduite régie par le fameux Gkabul, texte sacré. Mais qu'en est-il vraiment ?

Abistan, pays immense, créé à la seule gloire d'un dieu unique Yölah et de son délégué sur Terre Abi, maintient son peuple dans la dévotion et l'ignorance. Tout y est étudié pour qu'aucune conspiration ne voit le jour : appel à la prière neuf fois par jour, pauvreté, surveillance constante, délation, justice expéditive, ignorance, servitude, travail tronçonné (qui fait quoi ?), même la langue a été desséchée pour maintenir la population dans un comportement de soumission.

Si d'aucuns avaient pensé qu'avec le temps et le mûrissement des civilisations les langues s'allongeraient, gagneraient en signification et en syllabes, voilà tout le contraire : elles avaient raccourci, rapetissé, s'étaient réduites à des collections d'onomatopées et d'exclamations, au demeurant peu fournies, qui sonnaient comme cris et râles primitifs, ce qui ne permettait aucunement de développer des pensées complexes et d'accéder par ce chemin à des univers supérieurs. À la fin des fins régnera le silence et il pèsera lourd, il portera tout le poids des choses disparues depuis le début du monde et celui encore plus lourd des choses qui n'auront pas vu le jour faute de mots sensés pour les nommer.

Pourtant là-haut, aux confins de la montagne, où se trouve le sanatorium, un homme réfléchit. Dans cet espace reculé, éloigné de la religion et de ses obligations, Ati commence à douter. Se peut-il qu'il y est autre chose derrière ces montagnes ? Le mot frontière a-t-il un sens ? Par son apprentissage à la réflexion, par son envie d'échapper à une routine certaine, Ati s'engage vers une route semée d'embûches...

La liberté était là, dans la perception que nous ne sommes pas libres mais que nous possédons le pouvoir de nous battre jusqu'à la mort pour l'être.

Boualem Sansal dénonce, dans ce roman, le pouvoir de la religion sur des êtres soumis dès la naissance à un martèlement constant de ses dogmes et de ses principes. Pas de salut sans Yöhla, pas de vie sans mort, pas de vie sans paradis. Bien sûr, ici est dénoncé l'extrémisme religieux et toutes ses aberrations, dérives et hypocrisies.

Je suis très partagée sur ce roman. Parce que d'abord il n'en est pas vraiment un quand Boualem Sansal nous expose, de façon magistrale, les dérives d'une radicalisation de l'Islam (même si le mot n'est jamais écrit). Le tableau est complet, limpide et glacial. On comprend bien qu'il nous met en garde contre ce phénomène.
Ensuite, le côté vraiment romanesque ne ressort pas. Son héros (qui a un petit côté du Candide de Voltaire) ne semble pas vivre les événements auxquels il se confronte. On ne ressent jamais son exaltation face à la nouveauté.
Et puis où est la femme ? Où sont les femmes ? Soumises ? Battues ? Cachées ? En tout cas absentes ou alors éradiquées en même temps que les guerres saintes ? Même pas un petit paragraphe, juste un seul mot, une seule définition par rapport à l'homme : veuve. Valeur nulle.
Et la fin ? Que dire de cette fin ? C'est sûr, je l'ai trouvée bien pâle. Il fallait bien le finir ce roman et trouver une porte de sortie, n'est-ce pas ?

D'un autre côté, j'ai aimé le clin d'œil au roman de Georges Orwell, 1984. C'est sympathique de retrouver des petites touches de cette dystopie ici. Un bel hommage mais en aucun cas une suite, peut-être une sorte d'inspiration. Et j'ai vraiment apprécié l'écriture de Boualem Sansal, pas les descriptions dont je vous parlais plus haut, mais l'écriture d'une belle richesse. Celle d'un brillant auteur. Celle du brillant auteur du "Village de l'Allemand ou le journal des frères Schiller".

Le mieux, je pense, est que vous le lisiez et que vous vous forgiez votre propre opinion. Mais une chose est sûre; ce roman ne laisse personne indifférent.

Quel meilleur moyen que l'espoir et le merveilleux pour enchainer les peuples à leurs croyances, car qui croit a peur et qui a peur croit aveuglément.

Publié dans Livres

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

manou 11/01/2016 08:53

C'est incroyable...Je viens de le terminer hier soir ! Alors nous étions en train de le lire en même temps.
J'ai commencé ma journée en écrivant ma chronique. Je vais donc faire un lien vers la tienne.

Mimi 11/01/2016 16:50

Merci Manou, c'est très sympa...

CathyRose 10/01/2016 20:43

Merci pour ta critique sur ce livre, mais ça n'est pas du tout mon style !
Belle soirée !
Cathy

Mimi 10/01/2016 21:44

Il y a assez de livres pour que chacun y trouve son compte, heureusement !

pol 09/01/2016 18:41

je le programme pour la fin de l'année 2083 pour me préparer au cas où

Mimi 09/01/2016 18:50

Parfait ! Tu seras prêt...

Nell 09/01/2016 14:56

Joli ressenti Mimi mais je ne crois pas que je serai attirée par ce genre de livre. Bien bel après-midi.

Mimi 09/01/2016 18:35

Merci de ta visite Nell ! C'est vrai que ce livre là, j'ai du mal à le vendre...

Caroline 09/01/2016 13:37

ça vraiment l'air intéressant comme livre !

Mimi 09/01/2016 18:36

En tout cas, c'est un livre qui oblige à la reflexion