Mémoires de Beate et Serge Klarsfeld

Publié le

Mémoires de Beate et Serge Klarsfeld

Beate et Serge Klarsfeld, deux pointures. Deux personnes aux destinées fortes, redoutables. Ils ont fait de la recherche des anciens nazis le combat de toute leur vie.

Elle, la petite allemande, aveugle aux tourments de son propre pays. Lui, le juif, complètement impliqué dans les tourments de l'Holocauste. Leur rencontre scellera leur destin.

Beate ouvre les yeux sur le comportement de ses compatriotes et devient une défenseuse acharnée : réveiller les Allemands sur l'impunité des anciens bourreaux nazis vivant comme si de rien n'était, dans leur pays, aux yeux de tous et pour certains briguant des postes à responsabilité. Elle n'hésite pas à gifler le chancelier Kiesinger, à créer un esclandre au Parlement, enlever des ressortissants allemands (Lischka), employer tous les moyens possibles pour éveiller la conscience des Allemands.

Et bien sûr sa démarche déplaît à certains. Elle est devenue une criminelle : " le cas Klarsfeld relève de la pathologie politique. " On dit d'elle qu'elle souffre d'une déficience d'esprit, qu'elle doit être vue par un psychiatre. Mais elle réplique que c'est la société qui réhabilite les assassins comme Lischka qui devrait se faire psychanalyser. Elle se heurte à la mauvaise volonté de la justice allemande. Elle trouble le repos allemand, elle ravive les plaies que tous aimeraient oublier.

Mais d'autres la soutiennent : "BK est à elle seule la conscience d'un pays inconscient". Extrait de l'article de Vladimir Jankelevitch dans le journal Combat. BK fait scandale par ses actes, mais pour elle, le vrai scandale est l'impunité des crimes.

Klaus Barbie, le criminel type nazi, est sans doute celui qui a donné le plus de fils à tordre. Elle s'est heurtée à la difficulté de faire bouger les autorités française et allemande. Barbie doit payer pour les crimes qu'il a commis en France où il a été condamné deux fois par contumace. En Allemagne, on est prêt à laisser tomber l'affaire et le parquet Bavarois a clos l'instruction et vise de ce fait à réhabiliter à travers Barbie tous les criminels qui ont opéré en France.

Bousculer les Allemands pour une prise de conscience lui demande de nombreux efforts et beaucoup de courage. La cas Barbie est très particulier : il est un des rares parmi les criminels à s'être expatrié, c'est un criminel fantôme. Le faire extradé de Bolivie n'est pas une mince affaire. Là-bas, les exactions commises par les SS ne sont pas connues et puis le délai de recours contre le crime est largement dépassé.

De son côté, Serge aidé d'anciens déportés, a recours à de nombreuses manifestations illégales mais symboliques en Allemagne pour mettre en lumière la légitimité de sa protestation et son appel à la justice. Ils sont arrêtés, violentés, emprisonnés alors que le grand criminel, lui, reste libre parce que le Parlement allemand se refuse à voter une loi lui permettant de le juger. Et cette impunité a souvent assuré à ce dernier une place à un poste honorable.

Tout en continuant ces actions, Serge publié en 1978 son Mémorial de la Déportation des Juifs de France, liste qui regroupe les presque 80 000 personnes juives disparues, ainsi que leur destin.

Enfin en janvier 1980, lors du procès de Cologne, Hage, Lischka et Heinrichsohn sont jugés et condamnés à des peines de prison. Soulagement ! " Soulagement est le mot qui s'impose, car on ne peut pas parler de satisfaction. Il n'y a pas de commune mesure entre une sanction, quelle que soit sa gravité, et l'ampleur des crimes auxquels ont participé Lischka, Hagen et Heinrichsohn. "

Les Klarsfeld ne peuvent affronter directement Bousquet qui a déjà été jugé à une peine insignifiante dont il est relevé pour " services rendus à la Résistance ". Alors ils tournent leur action vers Jean Leguay, interlocuteur privilégié des nazis dans l'organisation des convois. Serge dépose une plainte en novembre 1978 pour crime contre l'humanité et rend public un dossier concernant Bousquet.

Il travaille également sur le document Vichy-Auschwitz, document dont il se servira lors du procès de Leguay. " Il faut que le niveau de connaissance de ce rôle de l'Etat français soit suffisamment élevé dans le peuple français pour qu'il pénètre dans la conscience et qu'il condamne à jamais ce régime qui a osé livrer à l'occupant hitlérien au nom de la France des milliers d'enfants juifs. " Ce document servira également lors du procès de Barbie.

Grâce à la loi de 1964 sur l'imprescriptibilité des crimes contre l'humanité, il peut à nouveau porter plainte contre Barbie, au vu de nouveaux éléments (assassinat des enfants d'Izieu). Barbie a été inculpé à Lyon en 1982. Enfin, ce document servira également de toile de fond lors du procès de Maurice Papon.

La lutte contre le crime continue. Beate se rend souvent auprès les dictatures sud-américaines qui protègent les criminels nazis. Au Chili pour Rauff. Au Paraguay pour Josef Mengele. Beate et Serge Klarsfeld s'engagent aussi contre la Syrie pour faire extrader Brunner. Ils sont aussi au côté des Tziganes en 1992 à Rostock, descendants des roms gazés par les nazis et qu'on veut expulser vers la Roumanie.

Les actions contre Bousquet et Touvier ont lieu aussi grâce à leur ténacité et leur pugnacité. Arno, leur fils, les a rejoints maintenant dans leur combat. Et c'est toujours la recherche de la vérité historique qui guide leurs pas. En février 1996, Serge se rend à Sarajevo pour essayer d'expliquer aux Serbes de Bosnie les avantages que constituerait le jugement de leurs responsables politiques et militaires. Parce qu'un jour ou l'autre, ceux-ci devront répondre de leurs actes face à la communauté internationale.

Ainsi, leur combat est multiple, mais chacun a sa place : " Serge agissait au nom des Juifs ; moi, je n'ai jamais agi au nom des Juifs, mais au nom des Allemands." Serge va encore plus loin dans la recherche sur la vérité. Il s'attaque aussi à la spoliation des Juifs. Cette quête lui permettra d'obtenir pour tous les orphelins des déportés juifs menacés dans leur vieillesse par la pauvreté d'échapper à la misère grâce à une modeste rente.

Au bout de cette lecture, harassante il faut bien le reconnaître parce qu'elle ne supporte pas les demi-mesures mais une pleine et entière attention, je ne peux que saluer le courage et le mérite de Beate et Serge Klarsfeld. Ils sont bien au-delà des honneurs qu'ils ont largement mérités et reçus. Ils sont la conscience de tout un pan de l'Histoire.

Pouvaient-ils entrevoir ce que serait leur vie au moment de leur rencontre ? Peut-être sans le nommer vraiment, Serge en percevait-il déjà les contours. Mais c'est Beate qui résume le mieux leur parcours :
" Poétise ta vie, hausse-la au niveau d'une expérience exaltante " écrivait-il à la jeune Allemande qu'il venait de rencontrer au printemps 1960. Sans lui, sans son engagement total et discret à mes côtés, sans sa permanente énergie, qu'aurais-je pu faire ? Un autre homme aurait sans doute exigé de moi que je m'ampute de l'Allemagne : Serge m'a aidée à vraiment devenir une Allemande. "

Je ne sais pas si leur vie commune a été un poème, une épopée sûrement. Mais une chose qu'ils peuvent déjà dire fièrement à leurs petits-enfants est : voilà ce que nous faisons et non pas voilà ce que nous sommes...

Le Mémorial de Serge Klarsfeld fait sortir de la nuit et de la nuée, en les appelant par leur nom, les innombrables fantômes anonymes annihilés par leurs bourreaux. Nommer ces ombres pâles, c'est déjà les convoquer à la lumière du jour... (Nouvel Observateur du 22 mai 1978)

Publié dans Livres

Commenter cet article

écureuil bleu 28/02/2016 21:29

Chapeau bas à ce couple ! Mais je ne crois pas que je lirai leur livre...

Mimi 28/02/2016 22:56

Un couple hors norme en-effet.

missfujii 26/02/2016 08:10

Heureusement qu'il existe des gens comme eux, merci de nous parler de ce livre, on devrait le faire lire dans les collèges

Mimi 27/02/2016 08:33

En extraire quelques pages certainement. Mais peut-être que certains profs le font déjà...

manou 23/02/2016 08:11

Merci Mimi pour cette superbe chronique...cela donne envie de se plonger dans le quotidien de ce couple hors du commun qui a fait de sa vie un combat que si peu de gens ont eu le courage de mener.
Il est tout à fait dans la continuité de ce que je lis en ce moment.

manou 23/02/2016 15:43

Oui j'ai bien compris que ce genre de livres ne se lisait que petit à petit...ce n'est pas comme un roman, bien que parfois même pour un roman il faut faire des pauses.

Mimi 23/02/2016 13:10

Je l'avais commencé peu après "seul dans Berlin" mais la lecture a pris du temps. Volontairement, car il fallait se poser pour mieux poursuivre cette œuvre de toute une vie...

lemenuisiart 22/02/2016 18:55

Bonne lecture

Mimi 22/02/2016 22:38

Oui une bonne lecture et de très longues pages d'Histoire...

Nell 22/02/2016 16:47

Un couple que je vénère car ils sont l'image d'un couple fait de courage, de force, de convictions... J'aurais tant à dire sur leur combat, le combat de toute une vie. Merci pour eux, Mimi.

Mimi 22/02/2016 18:50

Oui des gens de courage et de conviction ! On ne peut que saluer la flamme qui les anime, celle de la vérité !