La sexagénaire et le jeune homme de Nora Iuga

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La sexagénaire et le jeune homme de Nora Iuga

Les mots coulent, coulent... La sexagénaire parle seule, pourtant en face d'elle un jeune homme la regarde parfois et l'écoute. L'écoute-t'il vraiment ? Il ne dit rien, ne répond pas aux rares questions. Par son verbiage et ses confidences, elle aimerait le séduire. Ses yeux verts la font craquer et quelquefois la perturbent par leur vide.
Toute une journée, elle va dérouler sa vie pour lui. Elle veut le surprendre par ses aveux, ses réflexions, son passé, sa vie. Elle lui raconte ses rencontres, son parcours professionnel, elle est écrivain maintenant. Il le sait puisqu'ils ont en commun cette même profession. Elle se penche sur son enfance, son adolescence, ses amitiés, surtout celle qui la lie à Terry. Enfin, qui la liait. Elle regrette te temps de leur complicité. Elle ne peut s'empêcher de médire les actions de son amie. Peut-être est-elle jalouse en fait ? Qu'en pense-t'il ? Il ne répond toujours pas. Elle le provoque quelquefois, essaie encore de le séduire... En vain. Pourtant, elle aimerait, oui elle aimerait encore, une dernière fois, être amoureuse.

Mais peut-être, oui peut-être que ce dialogue, enfin ce monologue, n'existe pas vraiment. Peut-être que ces mots n'appartiennent pas vraiment à Anna, l'héroïne. Après tout les écrivains font ce qu'ils veulent.

C'est un texte bien touchant que celui de cette sexagénaire qui dévide tout au long d'une journée sa vie, son passé. D'origine roumaine, elle passe en filigrane les événements politiques de son pays et fait aussi intervenir diverses figures de la littérature, tout en nous exposant son parcours, ses idées, ses sentiments.
C'est un texte d'une construction singulière, tout d'un bloc, presque sans respiration. Et c'est d'une écriture simple et émouvante que l'auteur met à nu la profonde solitude de son héroïne confrontée aux affres de la vieillesse.

Un roman pour une belle découverte de la Grande Dame de la poésie roumaine, Nora Iuga.

Chaque fois que ce regard tombait sur elle, l'évocation d'une verdure végétale l'envahissait. De ces tiges rampantes qui happent graduellement tout, érodant le marbre, le basalte, le granit. Une végétation barbare, agressive et pure, l'herbe qu'on foule, effaré et affranchi comme au matin du monde. Ce que ressent le citadin qui tout à coup abandonne la chaussée asphaltée et entre dans un pré. La pression voluptueuse de la plante du pied sur le sol, qui fait surgir un sentiment de conquête à la fois attendri et fier, une emprise virile et féminine à la fois, que j'associe à ceux qui peuvent rester couchés dans l'herbe parfois des heures entières, Tziganes à l'écoute des profondeurs, enfants au sexe encore hésitant, qui éprouvent ce plaisir du corps difficile à expliquer, et que les adultes ont perdu. Pareille ivresse végétale n'est qu'à eux, Tziganes, enfants, animaux, la civilisation ne les a pas encore touchés, l'instinct les gouverne.

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